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En juillet 2005, 28 Belges
sont partis en Cisjordanie animer un camp d'été
pour des enfants palestiniens. Ces citoyens bénévoles,
âgés de 20 à 67 ans et regroupés dans l'association
«Les Artistes de Pas ce Mur», avaient de leurs vacances
une idée bien précise: apporter un peu d'évasion
psychologique à des enfants enfermés dans leur ville,
Qalqilya.
Qalqilya est une ville de 45 mille
habitants, située au nord-ouest de la Cisjordanie,
sur la Ligne verte, la frontière avec Israël. Jérusalem,
Tel Aviv ou Netanya sont à quelques kilomètres mais
inaccessibles. La première démarche des Belges à
leur arrivée est de comprendre physiquement le mur
qui entoure la ville sur un périmètre de 14 km.
Les «Artistes de Pas ce Mur» se retrouvent donc
au pied d'une masse de béton de 8 m de haut, truffée
de caméras électroniques et parsemée de miradors
d'où observent des militaires israéliens invisibles.
Hassan, un agriculteur quinquagénaire
jadis prospère, explique comment le mur, érigé en
2002 par le gouvernement d'Ariel Sharon pour se
protéger des attentats suicides, a amputé près de
550 agriculteurs palestiniens de leurs champs et
de leurs vergers, comment 220 hectares d'arbres
et de cultures ont disparu sous le béton. Qalqilya
est une ville rurale dont la moitié des habitants
vit d'une terre riche en eau et baignée d'un soleil
qui fait éclore fruits et légumes à profusion. La
région est aussi réputée pour ses pépinières où
on venait s'approvisionner d'Israël et de toute
la Cisjordanie. Une prospérité perdue dès les premiers
jours de l'Intifada, en octobre 2000, et que la
construction du mur a complètement anéantie.
Quatre générations engagées
Quatre générations font partie
du voyage. Hélène Laigneaux est la benjamine du
groupe, elle a 20 ans. Pour elle, le béton et les
barbelés sont la première étape d'une confrontation
concrète avec le conflit israélo-palestinien. J'avais
envie de voir et de comprendre par moi-même cette
situation, autrement que par le prisme des médias,
explique cette étudiante en sociologie et joueuse
d'accordéon. Avec Hélène, des peintres, photographes,
musiciens, danseurs, animateurs littéraires, comédiens,
mais aussi des journalistes, une cinéaste et même
une économiste, vont animer une dizaine d'ateliers
pendant deux semaines. Certains ont d'abord été
attirés par le projet artistique avec les enfants.
D'autres ont vu dans ce voyage une façon originale
de s'engager pour la paix en Palestine. Le but du
groupe est aussi d'apporter aux enfants des outils
d'expression pacifiques et démocratiques. Philippe
Pourbaix, pédiatre à la retraite et créateur de
marionnettes, est à 67 ans l'aîné des Artistes de
Pas ce Mur. À travers le théâtre de marionnettes,
les enfants ont l'occasion d'exprimer leurs peurs,
leurs colères, leurs espoirs, affirme ce vétéran
de l'Organisation mondiale de la Santé.
Une ville dirigée par le Hamas
Dans le centre ville, la présence
de 28 étrangers ne passe pas inaperçue. Chacun se
fournit en matériel chez différents commerçants.
Blaise Patrix, artiste peintre professionnel, effectue
son deuxième séjour à Qalqilya. Il renoue avec ses
fournisseurs de l'année passée et, tout en sélectionnant
les brosses, peintures et pinceaux qui feront naître
une fresque sur les murs d'une cour de récréation,
il prend le pouls de la ville, dirigée depuis deux
mois par le Hamas.
Il s'agit plus d'un vote de protestation
que d'adhésion, analyse Blaise. La corruption du
Fatah, le parti au pouvoir fondé par Yasser Arafat,
l'inefficacité de l'Autorité palestinienne et l'occupation
israélienne sans issue ont poussé nombre de Qalqilyiens
à choisir le parti islamiste.
La paix, nous allons la construire
Bassim et Taher sont deux animateurs
du camp de vacances. Bassim, 28 ans, professeur
d'informatique, a toujours à portée de mains un
bic et des cigarettes. Un café fort et sucré complète
la panoplie. Le bic, c'est pour écrire tout ce qui
lui passe par la tête. Le café et les cigarettes,
c'est pour partager avec son ami Taher, 22 ans,
étudiant en économie, et pour l'occasion avec Gilles
Pollet, 21 ans, danseur à Bruxelles. La politique,
les deux amis palestiniens la balaient d'un revers
de la main. La paix, explique Bassim, c'est nous
qui allons la construire, entre simples citoyens,
qu'on nous laisse faire des deux côtés du mur et
on y arrivera très bien, affirme le jeune prof d'informatique.
Il raconte à Gilles comment en 2002, en pleine incursion
israélienne, des Israéliens de Kfar Sava, la ville
voisine, ont pris en charge son petit neveu, grièvement
blessé au visage par une bombe. Bassim et Taher
avouent aussi à Gilles qu'ils étouffent à Qalqilya,
et pas seulement à cause du mur. Ils veulent s'affranchir
du système patriarcal. La société à Qalqilya est
malade de ses anciens, affirme Bassim en colère.
Ils nous disent ce que l'on doit penser, comment
on doit se comporter. Tout est interdit, tout le
monde contrôle tout le monde. Les deux amis veulent
que cela change, mais avouent qu'ils se sentent
bien seuls.
Des enfants fragiles
Chaque matin sauf le vendredi,
les ateliers se remplissent des 250 enfants accourus
pour participer aux activités proposées par l'équipe
belge, épaulée efficacement par des animateurs palestiniens.
D'habitude, les enfants passent d'une activité à
l'autre, sans continuité. Les artistes belges vont
donc amener une nouvelle façon de travailler, chaque
enfant devant choisir un atelier pour toute la semaine.
Ce n'est pas facile, confie Jamila
Al Badaoui, 29 ans, peintre au Théâtre royal de
la Monnaie, les enfants sont très nerveux, se ruent
sur le matériel avant d'avoir reçu les explications,
ils ont du mal à se concentrer, à concevoir un travail
dans la durée. Des difficultés que Jamila explique
par la menace permanente des incursions israéliennes,
par la fragilité des vies et des biens qui peuvent
disparaître d'une seconde à l'autre, sous les coups
de boutoir d'un char ou la précision d'une roquette
israélienne. Dès qu'on a pu leur expliquer le projet,
ils se sont avérés très enthousiastes. Le petit
groupe de Jamila a mené à bien et joyeusement le
tableau mosaïque sur l'un des murs de l'école.
Thé sous les citronniers
Les après-midi sont consacrés aux
rencontres. Bernadette De Schacht, ergothérapeute,
Thomas Grivegnée, étudiant en sciences politiques,
Anthony Bromey, musicien, Eduardo Cereceda, photographe
et Chantal Jendreiek, conteuse, se retrouvent au
milieu des vergers à prendre le thé avec Ali, un
agriculteur de 42 ans. Entre bananiers, goyaviers,
figues de barbarie, pêches et citronniers, la conversation
glisse naturellement vers la situation politique.
Une troisième Intifada se prépare, estime Ali au
grand étonnement de ses invités. Les jeunes n'ont
aucun espoir, poursuit-il, ils ne voient pas le
début du commencement de la fin de l'occupation
israélienne, ils n'ont aucun futur. Il y aura encore
des attentats suicides en Israël, prédit l'agriculteur.
Certes, il n'approuve pas ces attentats, mais il
les comprend. C'est pour se protéger des attentats
suicides que les Israéliens ont construit le mur,
remarque Thomas. Ce n'est pas le mur qui empêchera
totalement les attentats contre les civils israéliens,
mais la fin de l'occupation, explique calmement
Ali, la fin des confiscations de terres, la création
d'un État palestinien indépendant et l'instauration
de vraies relations économiques.
Les bombes ou l'exil?
Dans son cabinet vide, Mohamed
accueille avec plaisir les Belges qui passent tailler
une bavette à la fin de la journée. Ce médecin trentenaire
a décroché son diplôme en Russie dans les années
90 avant d'ouvrir son cabinet dans la rue principale
de Qalqilya. Jusqu'à l'éclatement de l'Intifada,
sa patientèle était surtout composée de juifs russes.
Cela fait cinq ans qu'ils ne viennent plus, au début
par peur d'être agressé et puis empêchés par l'armée
israélienne, explique Mohamed. Pour échapper à la
faillite de son cabinet, et se préparer un autre
avenir, ce médecin palestinien a décroché une bourse
de spécialisation dans un hôpital universitaire
bruxellois. Mais le jour du départ, les gardes frontières
israéliens l'ont retenu plus de six heures avant
de lui interdire le passage vers la Jordanie.
Apporter sa pierre à la paix
Les 28 citoyens belges sont rentrés
à Bruxelles, plus tout à fait les mêmes, riches
d'une expérience unique pour chacun.
Le projet est en constante évolution,
explique Pierrette Nicolosi, la coordinatrice des
Artistes de pas ce Mur. Nous avons des demandes
d'autres villes ou villages de Palestine. Nous sommes
aussi en contact avec des mouvements de paix israéliens
pour travailler ensemble, précise Pierrette. En
attendant l'année prochaine, chacun a repris le
boulot.
Texte :
Françoise Berlaimont
Photographies :
Pascal Ducourant
Article paru dans la Libre Essentielle
du 1er octobre 2005
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